Royan, plage de la Grande Conche

Prochaines dates : 22, 25 et 28 Juillet 2017 à 22h

Prochaines dates : 22, 25 et 28 Juillet 2017 à 22h

 

La Belle époque

Texte original de Fanny Brucker sur une idée de Un Violon sur le sable 2015

LA BELLE ÉPOQUE

(Ce texte a été trouvé sur la plage dans une bouteille, il y a quelques années.)

Mademoiselle, je n'ose vous appeler Emma, vous ne me connaissez pas.

J'ai commencé tant de pages par ce mot, tant de lettres qu'il ne m'a pas été permis de vous remettre. L'occasion ne s'y prêtait pas.

Ma cause est-elle perdue ? Puisque je ne vous vois plus. Je passe des samedis entiers sur le port de Royan à guetter les bateaux qui arrivent de Bordeaux, ces steamers à vapeur qui remontent l'estuaire en trois heures.

Vous en descendiez, si riante, si charmante, dans vos tenues d'été, de belles robes blanches dont les pans de dentelle cascadaient jusqu'à vos souliers. Parfois, en accédant à la chaloupe qui vous menait à terre, une brise marine vous obligeait à poser votre main d'un geste plein de grâce mais encore enfantin sur votre chapeau de paille si joliment garni de fleurs. J'aurais tant voulu les cueillir pour vous.

Aujourd'hui je peux vous le dire puisque tout espoir m'a quitté que vous puissiez me lire. Je vous aimais. Je vous guettais. Car vous représentiez la seule raison que j'avais d'apprécier ces changements qui transforment ma ville, qui l'embellissent dit-on, mais qui grignotent lentement mon âme d'enfant sauvage et solitaire.

Au loin quelques charrettes sur les rochers de Vallières ramassent encore le goémon. Mais déjà elles ramassent aussi des papiers de bonbons, des mégots, des vestiges de la fête que devient peu à peu mon petit univers et qu'on appelle déjà une station balnéaire.

Royan s'est transformée depuis cet engouement nouveau pour les bains de mer qui nous vient d'Angleterre. La belle époque ! d^on. Savez-vous que le chemin de fer nous amène même une clientèle depuis Paris ? L'air est si pur ici, et la lumière si belle ! Quand le soleil se couche le ciel s'embrase et fait du phare de Cordouan une bougie, une bougie à la lueur de laquelle je vous écris, bien que pour témoigner de son progrès la ville se soit tout récemment dotée de l'électricité.

Au fond c'est bien de ne pas être lu ; on peut tout dire. Peut-être cela vous aurat-il déplu de savoir que je vous suivais. Et peut-être auriez-vous préféré avoir un amoureux qui ressemble davantage à votre père. Le vôtre avait l'air sympathique, mais il avait également l'air de quelqu'un d'important, dans son costume blanc, son gros cigare aux lèvres, sa chevalière au doigt et sa canne en avant. Sa moustache y contribuait aussi, qu'il retroussait aux coins pendant qu'il buvait son absinthe au prestigieux Café des Bains.

Une fois à quai, un porteur prenait vos bagages et vous vous dirigiez en calèche au Grand hôtel du Parc, tandis que je tourniquais autour du corps des ormeaux qui balisaient votre chemin le long de la promenade, en suivant le pas des chevaux.

Votre père s'en échappait le premier. Sans doute se rendait-il dans les salons du casino de Foncillon, lire les journaux, commenter les progrès de notre station balnéaire, la bien nommée donc, qui s'était dotée d'un tramway, auprès de quelques connaissances fortunées et qui y contribuaient.

Puis vous apparaissiez, suivie de vos jeunes frères et sœur et je vous observais arpenter le rivage ou jouer les pieds dans l'eau.

Vous remontiez déjeuner à l'hôtel où vos parents vous attendaient ; j'admirais l'élégance de votre mère sous sa large capeline à rubans, corsetée dans une robe de ton pâle et le décolleté paré de colliers. Vos frères s'étaient défaits de leurs charmants costumes de bains rayés, ils étaient à présent vêtus de marinières et de courts pantalons corsaires et votre petite sœur portait une attendrissante robe à froufrous dont elle semblait éminemment fière.

Une fois que vos parents avaient terminé de boire leur café, assis dans les fauteuils d'osier de la terrasse d'où je pouvais entendre votre père rouspéter du bruit que provoquait les nouvelles automobiles qui passaient, vous partiez flâner en famille aux attractions du square Botton, ou bien écouter la musique qui s'élevait des jardins de Foncillon. Parfois votre nurse emmenait les petits au théâtre de Guignol du Parc tandis que votre père honorait une partie de baccarat. Il arrivait alors que votre mère vous accompagne vous promener à dos d'âne le long de la côte, peut-être même jusqu'à Pontaillac où vous finissiez par vous retrouver. Vos parents et vous-même observiez une partie de tennis qui se disputait sur la plage, tandis que vos jeunes frères et sœur construisaient des châteaux de sable que la mer détruirait, comme la municipalité a fait détruire il y a moins de trente ans le rocher historique témoin du château fort qui ornait notre port mais qui fut jugé inconvenant à vos débarquements.

Je vous avoue que jusqu'à vous tout cela me révoltait. Mais un jour vous êtes apparue, descendant du bateau, riante, charmante, si différente avec votre prénom, Emma, qui donne envie d'aimer. Et je m'étais donné jusqu'à la fin du siècle pour vous l'avouer. La fin du siècle c'était demain. Et demain maintenant c'est trop tard. 1900 arrive à grands pas. Et votre prénom désormais Emma, sonne comme aimer au passé simple. Mais le passé n'est jamais simple n'est-ce pas ?

Où êtes-vous ? Où passez-vous maintenant vos fins de semaine et vos étés ? Je ne peux pas croire que vos parents se soient lassés de ces soirées qu'ils terminaient après que vous aviez diné en tenue d'apparat au Casino de la grande Conche, en écoutant une opérette, la Vie parisienne d'Offenbach, ou un concert de musique de chambre dans lequel je...dans lequel je... je jouais Emma, du violon.

Un soir, une fois la représentation donnée, je m'étais échappé sans prendre le temps de me changer, aussi m'étais-je retrouvé en queue de pie la nuit tombante sur le boulevard Saint-Georges. Vos parents marchaient sur le parapet et vous étiez descendue sur la plage. En dépit de leur désapprobation vous aviez couru sur le sable vos chaussures à la main et puis soudain vous les aviez lâchées pour vous emparer d'une planchette de bois échouée que vous aviez coincée dans votre cou, et à l'aide d'une petite branche d'arbre dont vous aviez fait un archet vous vous étiez mise à danser en caressant un Stradivarius de fortune.

Seule la lune m'est témoin de mes larmes qui coulèrent jusque sur mon costume.

La Belle Époque dit-on. Mais aujourd'hui pour moi la Belle Époque est révolue, puisque vous n'y êtes plus.

Que vais-je faire de ces pages ? Vous savez ce que j'envisage ? De les rouler pour les glisser dans une bouteille que demain en canot j'irai jeter dans l'estuaire. Qui sait si elle échouera sur la plage où vous vous trouvez. Je suis certain que vous la ramasserez, et je ne doute pas non plus que la jeune fille romantique que vous êtes se reconnaitra dans ces lignes.

Dans ce cas convenons d'un rendez-vous.

Emma, l'avenir d'un musicien est incertain. Mais un jour je vous le promets, je trouverai le moyen d'organiser en plein été, à cette période où vous veniez, un si spectaculaire concert de violons sur la plage que, où que vous soyez, vous ne pourrez l'ignorer. Je vous y attendrai.